Comment l’image du corps peut-il pousser le spectateur à une réflexion sur sa propre identité ?

Le but principal de ma recherche est de questionner l’image du corps en tant que base de la construction identitaire. Dans ce but, je montrerai comment l’artiste peut capter ou attirer l’attention du spectateur, par une œuvre d’art performative effaçant la limite entre l’artiste, l’œuvre et le spectateur, et qui a pour but de sensibiliser le regard d’autrui. Il s’agit de montrer en quoi le corps humain peut devenir un médium permettant de se construire une identité, ou d’en reconstruire une autre, par le biais de ce que je qualifierais  »d’image fabriquée », ou encore par son usage en tant que support de marques corporelles, telles le maquillage ou le tatouage par exemple.

J’ai donc réalisé une performance dans l’espace public durant toute une journée, dans laquelle je me suis promenée, le visage, les cheveux et les mains, c’est à dire toutes les parties visibles de mon corps, peints en bleu, et observé les réactions des passants à ma vue. Dans ce processus, on se met à la place d’un corps « invisible » pour être « visible », et cette expérience me permet en quelque sorte de ressentir le même sentiment qu’un corps « sans identité fixe ».

Ce qui m’intéresse en particulier dans cette performance, c’est le pouvoir que peut avoir le corps, ou l’image du corps sur la perception de l’identité d’autrui, et comment il peut devenir une image identitaire. Autrement dit, comment l’image du corps peut-il pousser le spectateur à une réflexion sur sa propre identité ?

Afin de répondre à cette question il faudra diviser la problématique en trois parties, afin de pouvoir y répondre plus en détail.

Dans la première partie je m’intéresserais particulièrement à l’image du corps : tout d’abord en définissant l’image par sa définition la plus courante, puis en cherchant à comprendre ce qu’est l’image du corps. J’irai dans le même sens qu’Étienne Souriau lorsqu’il écrit «  L’image est relative à l’objet représenté ; c’est (l’image de …) ; elle se caractérise donc par la reproduction de l’aspect visuel extérieur d’un être réel ou fictif, en tout cas diégétique* (diététique). Mais elle n’est pas cet être, elle n’en offre que l’apparence. D’où parfois une défiance envers l’image, la crainte de la voir confondue avec l’être réel, ou un certain dédain pour elle comme simulacre, illusion et mensonges, ou tout au moins comme vanité ».1Nous nous intéresserons donc ici au maquillage.

Ensuite, se pose la question du corps comme matériau. En effet, un grand nombre d’artistes ont démontré grâce à leur pratique plastique que le corps est la matière première qui permet au mieux d’interroger l’identité. C’est donc au travers de nombreuses œuvres qu’il sera démontré que le corps est une image identitaire.

Il s’agit ensuite de voir comment le corps peut être perçu, et comment il peut être interprété par autrui, ou plutôt comment l’image de ce corps peut être interprétée. Nous chercherons à savoir s’il peut être utilisé pour pousser le spectateur à s’interroger sur sa propre identité. Les relations entre le spectateur et l’image seront ici mises en avant. Cette recherche s’articulera sur la place du corps, sa capacité, son rôle dans la singularisation des individus. Comment affirme-t-on notre singularité par le seul biais de notre peau? Cet écrit tâchera de répondre à la question des relations qui se jouent entre le spectateur et l’image, ou en tous cas l’image du corps.

I. L’image du corps :

1.1. Qu’est ce qu’une image?

D’après Marie-José Mondzain, nous vivons dans une société où l’on désigne par “image” tout ce qui peut être produit de visible, c’est à dire tout ce que nous pouvons percevoir avec nos yeux ; photographies, œuvres d’art, publicités, télévision, cinéma, documents. Toutes ces choses sont des «images».2

L’image est le fruit de tout ce que l’on peut produire de concret, c’est en quelque sorte une projection mentale, issue de l’imaginaire. En d’autres termes, c’est la matérialisation d’une pensée. Pour en produire une, il faut déjà porter un regard sur un objet visible pré-existant dans le « réel » tel qu’on le perçoit, ou issu de l’imaginaire, et de le donner à voir physiquement ou mentalement. Tout production qui provoque, ou fait partie d’une réflexion peut acquérir le statut d’image. L’image n’est pas forcément concrète au sens ou elle ne serait qu’une reproduction, qu’une simple retransmission d’un regard porté sur un objet visible, et renvoyée dans le réel.

Il existe également des images totalement immatérielles, comme par exemple les images tirée de rêves, ou encore les réminiscences de souvenirs. De ce fait lorsqu’on regarde une image, on accède au premier regard porté sur celle-ci, c’est à dire celui de son créateur, qui a « extrait » de son esprit une image qu’il donne à voir à un public, et lui donne ainsi la possibilité d’accéder à ce que j’appellerai le « regard du regard ». C’est l’image du sujet regardé qui nous indique à quel objet nous avons à faire.

« Selon la théorie de la générative naturelle, à partir du moment où on a su interpréter une image, on est capable de toutes les interpréter, seulement à condition que leur contenu ne nous soit pas totalement inconnu. »3 En d’autres termes, si on n’a jamais vu auparavant un objet, on ne peut l’identifier, mais ce même objet peut capter l’attention du spectateur et ainsi lui permettre d’en comprendre l’utilité ou le sens. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’image du sujet, ou en tout cas son incroyable capacité à attirer l’œil du spectateur. En quelque sorte, les rapports que l’image entretient avec celui qui la regarde, sa façon de les percevoir et de les interpréter.  « Les images sont telles qu’elles permettent à n’importe qui ayant des bases en iconographie de les interpréter. »4

Lorsque l’on tente de définir l’image dans sa globalité, il apparaît que l’on peut parler à la fois de son pouvoir sur le regard, des différents regards que l’on peut poser sur elle ou encore de la masse d’images corporelles qui nous entourent dorénavant.

Sera donc mis en avant le pouvoir de l’image du corps ; ou comment les images fictives, fabriquées peuvent remplacer, ou en tous cas occulter les  »vraies » images, pour en reconstruire de nouvelles. Comment un regard différent peut la modifier, et comment on peut changer le regard que le spectateur pose sur elle.

2. Le corps, médium de la construction identitaire

Notre première réaction lorsque l’on est confronté à l’image du corps, c’est de chercher à l’identifier, afin de pouvoir l’interpréter. C’est l’image que l’on a des autres qui peuvent nous révéler leur singularité. Le corps est-il une image de l’identité?

J’ai personnellement rencontré des occidentaux qui, lors de notre première rencontre, ont avant même de s’informer sur mon nom ou mon prénom, cherché à savoir quelles étaient mes origines. Pourquoi? Il me semble qu’ils ont vu de moi en premier lieu une image d’un individu étranger, qui, puisque l’Homme est habitué à identifier rapidement, puis à donner du sens à ce qu’il perçoit, leur paraissait différente de ce qu’ils rencontraient en temps normal. Mon corps m’a donc paru être un élément majeur dans la perception d’autrui sur mon identité, sur mes origines.

Lorsque je suis arrivée en France, la question de ma double identité s’est donc posée très vite, et m’a amené à utiliser mon corps comme un matériau, puisqu’il est ce qui véhicule auprès des autres une image de ce que je suis, de ma construction identitaire.

C’est la dualité de l’identité de mon corps qui m’a donné l’idée de réaliser une performance dans l’espace urbain, afin d’interroger le regard des passants, devenus spectateurs, « Parce que la performance et la vidéo sont des moyens privilégiés pour un processus de création qui se construit autour du corps de l’artiste, lui-même devenant le matériau de l’œuvre. Avant tout support de l’action, le corps se donne à voir dans sa relation aux autres ».5

Au préalable, j’avais participé aux performances de deux artistes contemporains, connus internationalement ; Esther Polak et Ivar Van Bekkum. J’avais alors découvert une nouvelle approche de l’art, abordé de nouveaux concepts évoqués par ces deux artistes, et pu travailler en groupe avec d’autres artistes.

Je fus particulièrement attentive à l’énergie qu’ils dégageaient, à leur façon de dessiner, de faire œuvre d’un objet aussi commun qu’une bouteille vide, ou encore qu’une matière aussi banale et élémentaire que le sable.

Lors de cette expérience, je me suis retrouvée face à un questionnement bien plus vaste que prévu. J’avais comme point commun avec ces artistes, la confrontation de deux corps, celui de l’objet comme celui de l’artiste qui le manipulait m’intéressait. Ce workshop m’a fait envisager la possibilité de développer ma ligne de recherche autours des images identitaires, grâce à l’utilisation du corps, c’est à dire son rôle dans la construction identitaire. J’ai rajouté à cette réflexion un aspect plastique, par le biais de la couleur notamment. Le sable est également venu enrichir mon panel de matériaux pratiques, puisque c’est une matière naturelle, qui, colorée, offre de nombreuses possibilités à exploiter plastiquement.

Je me suis donc, suite à ce workshop, peinte intégralement en bleu (J’ai bien évidemment été aidée par un collègue pour le dos). J’ai utilisé pour ce faire une peinture prévue exclusivement pour la peau, achetée dans une boutique de produits cosmétiques. Puis j’ai déambulé dans le Jardin du Luxembourg, à Paris où les gens se sont bien amusé, et ont même été choqués par ce personnage, au sens qu’il s’est créé un choc perceptif.

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3. la place de spectateurs dans le performance « une journée en bleu »

Au milieu de la foule, le personnage (moi même peinte en bleu) fut désappointé en éprouvant la vie des immigrés. Il a expérimenté le sentiment de rejet, de mépris, puisqu’il était vu comme quelqu’un, quelque chose d’autre. Les enfants voulaient tous savoir pourquoi il était bleu, pensant qu’il venait d’une autre planète. Leurs parents leur expliquaient que ce n’était que du maquillage. Partout le personnage ressentait la sensation gênante d’être harcelé du regard, scruté par la curiosité indiscrète et fouineuse de ceux qui sont incapables d’empathie, et qui ne sont pas capables de percevoir l’autre sans préjugés. C’est à partir de ces idées préconçues que ces gens créent des images faussées de ceux qui les entourent, autant dans l’apparence que dans l’essence de celui-ci.

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Le plus agréable de cette expérience fut finalement la rencontre et le dialogue avec les enfants. Évidemment, il y avait, à chaque fois, au début, une froideur due à l’incompréhension, à la peur de l’inconnu, qui les gardait à distance. Mais un sourire suffisait à instaurer une relation de confiance, ou en tout cas une curiosité qui les poussait à se rapprocher.

Une fois qu’ils se rendaient compte que je n’étais pas méchante et que je parlais la même langue qu’eux, ils m’acceptaient telle que j’étais et ne se sont pas contentés de mon image de surface. L’échange était plus important pour eux que tout le reste.

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Deux petites filles m’ont même demandé si je sortais d’un dessin animé, et voulaient que je leur laisse une empreinte de bleu sur leurs mains, prétextant qu’elles ne voyaient pas souvent de vrais personnages de dessin animé.

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En fin de journée, je fus forcée de m’arrêter à cause d’un gardien, qui, malgré ma tentative de négociation, ne fit aucune concession et alla jusqu’à me menacer d’appeler la police si je n’arrêtais pas de dessiner ici. Il a fallu que je récupère mes affaires sous les yeux du dit gardien, et attende qu’il s’en aille pour pouvoir terminer la performance. J’ai fini la journée en me promenant, toujours bleue, parmi la foule. Les gens furent intrigués, prirent des photos avec moi, tout en m’interrogeant sur le but de cette action. Le plus amusant fut que les enfants voulaient tous savoir si ma langue était bleue aussi.

Conclusion

Ce projet était un jeu entre la cartographie dans le champ des arts plastiques, et la création d’un personnage fictif, étrange, dessinant avec le sable bleu de sa planète d’illusions sur le plan matériel, en observant du coin de l’œil la réaction du spectateur.

Durant cette expérience, j’ai cherché à être moi-même, à ne pas me cacher, et à me détacher de l’image que les autres accrochent à ma véritable identité. Au final, en construisant une image nouvelle, tout à fait fictive, j’ai pu être toute une journée libérée de toutes mes appréhensions. J’ai utilisé mon corps comme un médium, me permettant d’affirmer ma singularité, mon individualité, face à un public, et de cette façon de me reconstruire une identité propre à moi seule.

1Étienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, PUF, coll. « Quadrige Dicos poche », 2010, p. 901.

2 Entretien avec Marie-José Mondzain. Image, sujet, pouvoir, par Michaela Fiserova, Sens Public, Mardi 8 mars 2008

3 Jacques Morizot, Qu’est-ce qu’une image ? Manutention à Mayenne, France, 2005, p.106.

4   Ibid, p. 114.

5 Elvan Zabunyan, Black Is a color « une histoire de l’art africain- américain contemporain», Dis Voir, Policarom, Barcelone, Espagne, 2004, p. 18

 

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