Le lieu d’origine définit-il la construction identitaire ?

Le but principal de ma recherche est de questionner le lieu d’origine, ou le lieu que l’on considère comme le lieu de notre « re-naissance », en tant que base de la construction identitaire. Dans ce but, je montrerai comment l’être humain n’est pas attaché à un lieu, qu’il peut décider sur lui-même de garder ou non l’image de son origine. Cela peut devenir un médium permettant de se construire une identité. La question qui se pose ici est la suivante : Le lieu d’origine définit-il la construction identitaire ?

Pour poser le cadre de mon travail, je parlerai dans un premier temps de l’expérience du déracinement qui fonde ma pensée, puis je parlerai du visage comme image identitaire, et enfin de l’influence du lieu natal ou d’origine sur l’individu.

L’expérience du déracinement

Ce qui m’intéresse en particulier, c’est le pouvoir que peut avoir l’individu, ou l’image qu’il fabrique et reconstruit par lui-même, et comment un individu peut ne pas s’attacher à son lieu d’origine. Dans un cas particulier, qui est le mien, un être humain qui est né dans un pays qui est déjà disparu peut choisir un moment de sa vie comme sa naissance. Autrement dit, si l’individu peut décider sur sa vie, il peut aussi choisir un autre moment ou un autre endroit que celui de sa réelle naissance, et les considérer comme sa naissance « affective », son origine choisie. À 25 ans, j’ai pris l’avion pour venir en France. Au moment où l’avion a décollé, j’ai senti que je me suis détachée de mon lieu d’origine, et que personne ne pouvait plus décider à ma place. C’était la première fois de ma vie que je partais loin de chez moi, que je me détachais de toutes les obligations liées à ma culture, c’est là que j’ai découvert mon existence. Dans l’avion je me suis sentie seule, pas libre, l’habitacle de l’avion semblait constituer toute ma protection, et j’ai senti que s’il s’était écrasé, je serais morte comme un bébé dans le ventre d’une mère qui fait une fausse couche. C’est une situation très étrange de se confronter un tel déracinement. Il y a ensuite la découverte d’un monde totalement nouveau, où les gens parlent une langue étrange, et que je dois apprendre, comme un petit enfant.

Confrontation à un nouvel espace, à une nouvelle culture, mais aussi à de nouvelles personnes, qui ne comprennent pas forcément que je me présente en tant que Kurde, parce que pour moi mon lieu d’origine c’était le Kurdistan, puisque je suis née là bas. Et l’Irak, qui figure effectivement sur ma carte d’identité parce que le Kurdistan n’est pas reconnu internationalement, était seulement un pays frontalier ou voisin. Mais le rapport à l’institution française m’obligeait à être Irakienne, comme ce professeur de français qui contestait la façon dont je me présentais, puisque j’étais Irakienne sur ma liste. C’est un peu comme dire « Si c’est écrit sur ton passeport, c’est ce que tu es ». L’absurdité politique de cette situation crée un trouble d’identité, jusqu’à se demander vraiment qui l’on est, d’où l’on vient réellement.

J’ai traversé deux mondes différents. Je suis Kurde mais les gens me considèrent comme Irakienne, et je vis en France, ce qui m’aide à reconstruire une individualité et une personnalité plus forte. Une personnalité qui n’existait pas avant. En ce sens, je considère la France comme le lieu de ma naissance, parce que c’est là que je me suis réveillée, et que j’ai réalisé que mon pays n’existait pas.

À partir de ces paradoxes, j’ai développé ma pensée artistique autour des notions d’identité et de corps, et j’expliquerai maintenant comment je peux rattacher cette expérience à un travail artistique sur le thème « être né quelque part ».

Le visage, image identitaire

Parfois utilisé pour transformer totalement le visage, le maquillage peut également devenir une marque affirmant l’identité d’un individu, puisqu’en signant le corps, en le sur-signifiant, on affirme qu’il nous appartient, et qu’on en est le seul maître. D’après Marcel Mauss, « le corps est le premier et le plus naturel des instruments de l’homme ».1 Mais également ; Notre corps est l’une des évidences de notre existence : c’est dans et avec notre corps que nous somme nés, que nous vivons, que nous mourons, c’est dans et avec notre corps que nous construisons nos relations avec autrui. Nous pouvons donc considérer « le corps comme un simple territoire d’expérimentations et de modifications de l’identité ».2

Il est alors possible d’apporter à ce corps nombre de modifications corporelles ; le tatouage, le stretching, le branding ou encore le peeling, qui sont très souvent des preuves d’une prise d’autonomie. C’est une manière de se fabriquer ou d’affirmer son existence auprès de nous-mêmes, comme auprès des autres. « A travers son corps l’individu interroge le monde et cherche son ancrage, part en quête d’une identité provisoirement acceptable »3 Elle pousse ainsi à l’extrême le questionnement universel sur l’identité, avec une grande poésie.

« Le corps, est notre moyen général d’avoir un monde »4 écrit Maurice Merleau-Ponty. Il est selon moi la partie physique de l’identité des être vivants, le reflet de l’histoire et de la culture des individus. C’est en quelque sorte le miroir de ses expériences émotionnelles.C’est également, comme tout en ce monde, une matière, un objet, éléments formant un corps qui, chez l’être humain, est relié à une subjectivité. C’est ainsi qu’à partir de son image, il se singularise.

Dés la naissance, par le biais de ses interactions sociales, l’être humain construit son identité, sa présence, son existence, en fonction de la façon dont il est perçu par autrui ; autrement dit par sa structure physique, par la couleur de sa peau, de ses yeux, de ses cheveux. Chaque élément qui le compose est sensé représenter sa culture, son origine, et selon ces données, plus notre culture, on pose un regard différent sur l’image. Le corps devient ainsi l’image de nos origines, une image identitaire qui nous place dans la société, et nous permet de nous affirmer. En tant que tel, « le corps devient “analyseur” des faits et constitue une voie possible pour comprendre les trajectoires historiques, les fondements culturels et le fonctionnement des systèmes sociaux »5Le corps se présente comme un dépositaire de la symbolique culturelle. On peut dire que son image est une sorte de “description” de l’individualité propre à l’homme, qui agit sur la perception que l’on a de l’identité d’autrui. Le corps donne à voir la part d’identité de celui qui l’habite, donc de nous montrer que l’image peut faire appel à une sorte de dispositif. C’est ainsi que dans l’art contemporain, on peut voir un grand nombre d’artistes qui ont utilisé le corps ou l’image du corps en tant que médium artistique. Et ce pour traiter des questions très différentes. On pourra citer les artistes afro-américains qui « […] ont su construire une œuvre singulière et engagée pour contester les conséquences culturelles et politiques de la discrimination raciale ».6 Ils ont utilisé l’art afin d’affirmer leur identité culturelle en tant que noirs dans une société de blancs.

Pour moi, le corps a une forme que l’univers impose. Chacun peut non seulement “refuser” son corps “naturel”, mais aussi construire son identité, en modifiant les traits du visage qui ne correspondent pas parfois à notre image.

Afin d’interroger la question de l’identité certains artistes, tel Bahjet Omer7, par exemple utilisent plus particulièrement le visage, tandis que d’autre, comme John Coplans, mettent en regard des parties du corps.

Lorsque l’Homme a commencé à fonder des civilisations, il a cherché à représenter, et à réfléchir sur sa propre nature, comme sur la réalité qui l’entoure. Tout d’abord avec de simples formes gravées ou peintes dans les grottes, puis avec les couleurs des pigments étalées sur la toile, et de nos jours par la photographie, la vidéo ou encore l’installation. Nous vivons à une époque où le corps humain a été à l’avant-garde de la pratique artistique visant à interroger l’identité. Son utilisation par les artistes dans ce but est dorénavant monnaie courante.

Chez Bahjet Omer, « bien que nous pensons n’y voir objectivement que des visages, presque identiques, ce sont en fait des mines de données qui sont interprétées et triées par le cerveau en fonction des besoins et des expériences individuelles, et donc vus et jugés différemment par les gens. »8

Sa pratique a été imaginé directement à partir des idées de  »carte d’identité »,  »d’origine » et de leurs contrefaçons. Il interroge les effets et les résultats de la catégorisation qui place l’individu dans une société, qui, de façon choquante, nous attribue un code ou un numéro, nous classe et nous formate dans un système qui est presque invisible pour nous, car trop incompréhensible.

Son travail sur la notion d’identité s’est développé et a mûri durant de nombreuses années, en fait depuis qu’il est pris dans les fameuses  »batailles absurdes »  »nonsense battles » pour être reconnu par le système administratif des Royaume-Uni. Cela fait plus de treize ans qu’il a quitté sa terre natale, la région du Kurdistan en Irak. Ayant vécu dans différentes parties du monde au fil du temps, il a souvent dû fournir des photos pour des cartes d’identité d’un nouveau pays. En conséquence, il fini par posséder une collection de photos, qu’il présente comme une série intitulée « Auto-ID« .

Je vais raconter pour appuyer de ce postulat un exemple issu de ma propre expérience, lors de mon arrivée en France. On a imaginé de moi une image qui ne correspondait ni à mes singularités culturelles, ni à mon individualité. Parce qu’en général, « C’est le regard du sujet qui donne à l’image son statut d’ »eikon », d’ »eidolon », de « fantasmata », de « fantasma » ; c’est la façon de construire le regard qui réifie ou non son objet ».9 On ne m’attribuait que l’image d’une identité politique, qui pourtant, n’était pas la mienne, puisque je suis Kurde. Mais la nationalité inscrite sur ma carte d’identité, celle de mon pays  »officiel » est l’Irak. On m’a donc perçu par le bais de la vision qu’ont les européens de l’Irak.

L’influence du lieu natal ou origine sur l’individu

Le lieu où l’on est né nous transmet notre origine, qui définit plus au moins notre identité. C’est l’univers qui nous impose ce territoire comme notre lieu natal, et depuis toujours, les êtres humains se sont battus pour garder leur territoire. La question de l’identité est très souvent liée à l’origine, pourtant, mon identité ne définit pas mon origine. J’ai donc essayé de fabriquer une autre identité par moi-même, en détruisant mon identité actuelle.

Dans un premier temps, j’ai voulu aller à l’aéroport Charles de Gaulle, pour prendre quelques photos en lien avec mes portraits colorés sur mes cartes d’identité. Mais cela n’était pas permis. J’ai décidé alors de « profaner » mes cartes d’identité, pour expliquer la schizophrénie identitaire que j’ai, et mettre en valeur le fait qu’avoir plusieurs identités en même temps détruit l’individu et sa singularité. Être Kurde et Irakienne, dans un autre pays où le choc culturel est prévu. Autrement dit, en tant que Kurde, je suis obligée de dire que je suis Irakienne, mais quelle image est vraiment la mienne ? Si la société ou la politique ne peuvent ou ne veulent pas me donner une identité qui me plait, alors c’est à mon tour de choisir une identité précise. J’ai souillé mes cartes d’identité parce qu’elles ne représentaient pas mon origine.

Sur mes trois cartes d’identité, j’ai mis une photo correspondant à la fonction de chaque carte. Sur mon passeport, j’ai choisi la couleur noire parce que c’est là que je parle de ma double identité. Cette couleur fait office de tâche qui essaye de cacher ma vraie image, pour en montrer une autre, ou d’effacer mon corps. Sur ma carte ID kurde, c’est la couleur rouge parce que je l’utilise au Kurdistan, où elle représente la dignité de la femme, sa valeur, sa pureté et sa virginité. La couleur rouge est fortement liée à la femme. Et le bleu sur ma carte de séjour, c’est parce que je suis en deuil pour mon identité et mon origine, la couleur bleue étant la couleur de deuil au Kurdistan.

Conclusion

À travers mes cartes d’identité fabriquées, j’ai mis en valeur la dignité d’un individu qui veut se détacher de son lieu natal, lorsque ce lieu n’est plus le même pour cet individu, dans le sens où le déracinement crée un nouveau regard sur ce lieu. En quelque sorte, ce travail est une lutte contre la force politique qui contraint l’individu à être quelqu’un qu’il n’est pas en réalité. C’est pourquoi j’affirme que ce corps est le mien, en le signant et en le peignant, et je détruis une image pour en reconstruire une autre. C’est là que je me sens libre de choisir un moment et un endroit pour ma « re-naissance ». Quel qu’il soit, mon lieu d’origine ne change pas le fait que je devienne quelqu’un d’autre, et je ne suis pas attachée à mon lieu natal parce que cela me pose des problèmes. Alors je construis mon identité en détruisant et en reconstruisant mon image identitaire.

1 Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie(1950), Paris, PUF, 1995 p.372.

2 Cités 21, Refaire son corps – corps sexué et identités, Paris, PUF, 2005, p.89.

3 David Le Breton, Signes d’identité (Tatouages, piercings et autres marques corporelles), Métailié, coll. Traversées, 2008 p. 17.

4 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, coll. Tel, 2013, p. 182.

5Monia Lachheb, Penser le corps au Maghreb,  « IRMC. Karthala », 2012, p.15.

6 Elvan Zabunyan, Black Is a color « une histoire de l’art africain- américain contemporain», Dis Voir, Policarom, Barcelone, Espagne, 2004.

7 Behjat Omer Abdulla Né au Kurdistan, Souleymanieh. Au nord de l’Irak. Il a quitté son pays il y a 14 ans, il habite en Engloutir.

8 Une interview avec l’artiste par la webcam.

9 Entretien avec Marie-José Mondzain. Image, sujet, pouvoir, par Michaela Fiserova, Sens Public, Mardi 8 mars 2008.

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