L’œuvre analysée est une performance intitulée « Des super Nanas » par l’artiste Caroline Plomion, réalisée dans l’espace public.
Il s’agit d’un travail collectif, qui s’est déroulé près du centre Georges-Pompidou à Paris, à côté d’une fontaine, le jeudi 20 mars 2014. Lors de cette promenade, les performeuses de (PLOMION Caroline et moi même) ont gonflé leur silhouette en bourrant de tissus leurs vêtements, et en portant un demi-masque sur le visage et le cou, comme une prothèse. Autrement dit, elles se sont fabriqué un nouveau corps en apparence, pour que ce corps devienne un médium constructif d’une nouvelle identité. L’objectif de cette performance était de se mettre en regard en prenant des photos l’une de l’autre, et d’attirer l’attention du spectateur, afin de générer chez lui une réflexion sur le corps et l’apparence en général. L’intérêt de la démarche était, par un faux corps ou un corps fabriqué qui se pose en tant qu’œuvre d’art, d’essayer de changer la perception ou la compréhension des gens sur les conditions de mode et de beauté. Cette œuvre questionne la notion de corps en tant qu’un objet de désir ou une image identitaire, et se pose comme commentaire expérimental d’une réalité sociale.
Le corps est devenu un objet à consommer et un lieu de désir, mais aussi un accessoire de la présence et un lieu de mise en scène de soi. Selon David le breton « Le corps n’est plus l’incarnation irréductible de soi mais une construction personnelle, un objet transitoire et manipulable susceptible de maintes métamorphose selon les désirs de l’individu »1. Dans cette performance, le corps de l’artiste s’est confronté au public, et il a reçu toutes sortes de regards, tantôt dégoûtés de la part de certaines femmes, frustrés de la part de gens ronds, intéressés et impressionnés de la part de quelques homme et enfants. En revanche, une partie des spectateurs a vite compris qu’il ne s’agissait que d’une mise en scène, qui culpabilise et sensibilise sur la question d’actualité du corps-objet. L’artifice porté joue le rôle de la modification corporelle, mais dans le sens contraire des codes de beauté, qui permet de se reconstruire et de se fabriquer par soi-même. Cela aide à affirmer son existence aux yeux des autres en tant qu’individu invisible dans une communauté.
EXPLICATION DU PROCESSUS DE LA PERFORMANCE
Ce qui m’intéresse en particulier dans ce travail, c’est la relation que je retrouve entre le corps, l’image du corps, et le regard d’autrui ; c’est à dire mettre le corps en perception de l’autre pour que ce corps fabriqué, invisible dans le monde avant sa transfiguration, devienne visible, en affirmant l’idée d’une beauté relative, et par cela lui rendre la place sociale que l’autre a prise.
Le fait que l’artiste incarne et revendique un corps qui habituellement est invisible, dans le sens « pas dans la norme », le rend visible. Lorsque l’on se met à la place de quelqu’un qui n’a pas un corps facile à porter, on se rend compte de la difficulté physique que cela implique. Cette expérience nous permet de ressentir le poids du corps, au sens figuré comme physique, et notre corps devient un « support insupportable », qui porte le poids des normes sociales. Mais l’attitude de « bimbo » que les performeuses adoptent, se prenant constamment en photo, montre le refus de céder à ces normes, et revendique le droit à la différence et la beauté relative. Cette action engage la situation du monde réel, et quelque part culpabilise tout un chacun qui participe à l’exclusion de personnes par le physique. L’idée est d’inverser la valeur de beauté.

LA BEAUTE/MODE/CORPS-OBJET
Le travail de PLOMION Caroline constitue une critique de l’idée de la femme-objet dans une société de consommation, où tous les objets accumulés que l’on possède sont une « valeur ajoutée » à notre image, une extension de notre être et de notre corps. D’après l’auteur Etienne Souriau, « La beauté est la qualité de ce qui est beau »2.Mais qu’est ce qui est beau ? Si l’on se considère comme un être beau, au moins à nos yeux et malgré les conventions de beauté régies par la mode qui peut être ne nous correspondent pas, on est beau. L’esthétique du corps présenté par PLOMION Caroline est opposée à tout ce qui est lié aux conventions de beauté, et pourtant, ce corps est devenu beau parce qu’il se sent beau et se « comporte » comme beau, selon une beauté « absolue » puisqu’elle vient de l’individu, et s’oppose à la beauté de la mode, qui finalement serait une perception bien plus lointaine d’une certaine vérité. À partir de quel moment, quel accord individuel ou collectif, est il accepté dans la relation aux autres et à la communauté, que telle ou telle chose soit belle ? En effet, la mode varie selon les époques et les cultures, et notre perception de la beauté en est faussée, puisque cette mode nous dicte « ce qui est beau » et ce « qui ne l’est pas ». C’est pourquoi l’artiste nous sensibilise avec un corps considéré socialement comme « laid », à l’œil de la mode d’aujourd’hui dans la culture occidentale. Vouloir aller du laid au beau est un processus social courant, dans le cas par exemple d’un corps déformé et défiguré qui cherche un moyen de supprimer sa laideur en se présentant comme un objet à « améliorer ». Par contre, dans la mesure où le corps devient un objet d’art, il n’est plus l’objet, le produit ou l’incarnation de la beauté, mais il est un médium, un moyen permanent et représentatif d’un processus qui nous permet de mieux comprendre la beauté et son caractère relatif.
La visibilité dans la société, commentaire mettant en valeur une minorité qui se cache :
Dans le monde d’aujourd’hui, puisque le corps a une place très importante qui nous réunit avec autrui, l’individu essaye d’être lui-même par le fait de se singulariser, d’affirmer son existence en face des autres, pour qu’il soit visible. Et nous sommes intéressés par ce qui nous intéresse et, nous nions le reste parce que nous sommes plongés dans une massivité de l’image, une obligation de la publicité, de la mode et du cinéma, etc. On ne voit plus tout simplement le corps tel qu’il est. C’est pourquoi des minorités non conformes à la norme sont devenue invisibles et rejetées de la société des images, à cause justement de leur image aux yeux les autres. Elles ont perdu leur place sociale de même que ce corps fabriqué essaye d’attirer l’attention du spectateur, pour lui faire penser qu’on peut se faire plaisir, même si il les considère comme des êtres « invisibles et anormaux ». Le corps peut être une forme visible pour celui qui veut le voir, mais le problème, c’est que nous faisions semblant de ne pas le voir parce qu’il ne nous intéresse pas. Selon Maurice Merleau-Ponty » Il n’y a dans le visible que des ruines de l’esprit. » 3 On nous fait croire que ce corps là est à la mode et pas celui ci, on montre aux gens ce qui est préférable et ce qu’il ne l’est pas, et c’est pourquoi on essaye de se ressembler malgré toutes nous différences.

Conclusion : provoquer le spectateur
Le travail de PLOMION Caroline traverse différentes notions telles que le corps, la mode, la femme-objet désirée, l’image de l’individu dans la société d’aujourd’hui, et notre intérêt par rapport au monde. Elle se pose la question du corps-objet et elle le met en regard, pour renverser notre perception des conditions de beauté, et pour culpabiliser le monde qui nous juge selon notre apparence. Ce qu’elle veut montrer dans cette performance, c’est une interrogation du corps de l’artiste, du corps de femme par rapport au spectateur, par un corps qui se pose en tant qu’objet d’art qui attire son attention, et qui transmet un message direct. Il s’agit d’abord de récupérer l’image sociale d’un corps qu’il a perdu à cause de notre jugement ou notre goût qui valorise tel corps à telle condition. Et puis l’artiste nous oblige à accepter toutes les différences par un corps qui s’assume comme « sexy », séduisant, beau et singulier en son genre, afin de capter le regard du public qui apprécie l’autre à travers une idée de la beauté fabriquée.

1 David Le Breton, Signes d’identité, page 7
2 Etienne Souriau, Vocabulaire d’Esthétique, p. 247
3 http://www.linternaute.com/citation/9719/il-n-y-a-dans-le-visible-que-des-ruines-de-maurice-merleau-ponty/

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