L’objectif majeur de la recherche que je vais développer ici s’articule autour de la question de l’image en tant que dispositif. Dans le but d’analyser les rapports qui organisent ces deux notions, je vais tout d’abord préciser de quelles « image » nous parlons, puis de quel « dispositif ». Ce sont des termes polysémiques, et les définir nous permettra de questionner l’idée selon laquelle une image pourrait être un dispositif ou non, en axant la question sur l’idée que l’image d’un individu peut devenir un dispositif qui rend compte de sa construction identitaire. Afin de répondre à cette question il faudra diviser la problématique en plusieurs parties, et ainsi l’analyser plus en détail. Cet écrit est articulé en deux parties, pour y parvenir de façon plus globale.
Dans la première partie je m’intéresserai particulièrement à l’image du corps : tout d’abord en définissant l’image et son sens le plus large, puis en définissant plus précisément l’image du corps. Il sera donc mis en avant le pouvoir de l’image, et comment les images fictives, fabriquées peuvent dépasser les véritables images, pour en reconstruire de nouvelles. Comment un regard différent peut la modifier, et comment on peut changer le regard que l’on pose sur elle.
Dans une deuxième partie, je commencerai par définir ce qu’est un dispositif. Agamben parle du dispositif comme d’un «ensemble hétérogène qui inclut virtuellement chaque chose, qu’elle soit discursive ou non : discours, institutions, édifices, lois, mesures de police, proposition philosophiques. Le dispositif pris en lui- même est le réseau qui s’établit entre ces éléments ».1 Je parlerai donc du dispositif en tant que moyen de « rentrer » en quelque sorte dans l’image, et de l’interpréter.
J’expliquerai ensuite comment on passe d’une image à un dispositif, et comment on peut pousser grâce à cela le spectateur à s’interroger sur sa propre identité. Les relations entre le spectateur et l’image seront ici mises en avant. Cette recherche s’articulera sur la place du corps, sa capacité́, son rôle dans la singularisation des individus. Comment affirme-t-on notre singularité par le seul biais de notre peau ? Cet écrit tâchera de répondre à la question des relations qui se jouent entre le spectateur et l’image, puisqu’il peut devenir lui même un acteur de et dans l’œuvre.
I- De l’image au dispositif
I.1- l’image
La notion »d’image » est polysémique, et peut donc être définie de multiples façons, cependant, je mettrai uniquement en évidence les rapports entre image et identité. D’un côté, l’image détermine l’identité du sujet ou du moins son identité visuelle. D’un autre côté, elle n’a rien à voir avec la singularité du sujet, puisqu’elle n’est qu’une trace de l’identité « réelle », la partie visible de l’iceberg en quelque sorte. La première image que l’on a d’autrui est celle de son corps, c’est donc bel et bien une marque identitaire, un témoignage de sa singularité, autrement dit, une marque d’existence. David Le Breton, écrit dans Signes d’Identité, que « le corps est devenu la prothèse d’un moi éternellement en quête d’une incarnation provisoire pour sursignifier sa présence au monde, cours sans fin pour adhérer à soi, à une identité éphémère mais essentielle pour soi et pour un moment de l’ambiance sociale. Pour faire pleinement corps à l’existence, on multiplie les signes de son existence de manière visible sur le corps. »2 Et c’est particulièrement le visage, qui rend compte de la présence de notre singularité, et qui peut, lorsqu’il est modifié, donner une image différente de ce qu’on est, et même changer notre rôle dans la société.
I.2- le dispositif
Qu’est ce qu’un dispositif?
Le terme de dispositif laisse la place à de nombreuses interprétations, et peut se définir de façon variées. Par exemple, le dictionnaire linguistique le définit ainsi ; “la manière dont sont disposées les pièces, les organes, d’un appareil ; le mécanisme lui-même ».3 Or, le type de dispositif qui sera mis en avant ici est un dispositif qui possède un potentiel interactif avec les spectateurs. Plus particulièrement au niveau des rapports qui organisent les relations entre l’image et le spectateur. Mais également à la liberté d’action qu’a le spectateur face à l’œuvre. De cette façon, nous pourrons tenter de considérer le dispositif comme une sorte de guide du spectateur.
Giorgio Agamben, dans Qu’est-ce qu’un dispositif ?, propose, à partir des écrits de Foucault, cette définition « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler, et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. »4
En ce sens, les images que je convoque peuvent jouer le rôle de dispositif, puisqu’elles font appel au corps pour interroger le spectateur. Si on compare les images à une porte, une fenêtre ou même à un appareil photo, qui permettent d’expérimenter une modification de la perception que l’on a de notre environnement en regardant à travers, les images peuvent entrainer le spectateur dans un autre univers, l’immerger, le captiver, ce sont des dispositifs.
II. L’image devient partie d’un dispositif
En utilisant mon visage comme un support, je me fabrique plusieurs identités, des images d’identités fictives. Et ce grâce à la couleur et à la calligraphie, qui me permettent me reconstruire en tant qu’icône, et en permettant ainsi au spectateur de porter un regard différent sur mon identité.
Au sein de ma pratique artistique, une image peut renvoyer à plusieurs identités parce qu’elle circule entre trois pays différents.
Ce que je voudrais montrer aux spectateurs c’est l’unité de trois images identitaires différentes, réunie en une icône ; je suis Kurde, l’image que je suis sensé renvoyer est celle de mes origines Kurdes, mais ce n’est pas l’image réelle de mon identité puisque le Kurdistan n’est pas encore un pays, et donc sur mon passeport, je suis Irakienne. Sachant que je n’ai jamais mis les pieds dans les autres régions d’Irak, cette identité se trouve être également faussée. Mon corps est donc le porteur de multiples identités, qui peuvent changer selon le pays.
Au travers de ma pratique plastique, je tente de construire une culture non identitaire grâce à l’usage de plusieurs couleurs, et j’affirme mon individualité au travers de la calligraphie que j’ai créée et que je n’ai cessé d’enrichir depuis mes onze ans. Et c’est ainsi que l’image devient un dispositif.
Si nous revenons sur le sujet de l’image et plus particulièrement sur le processus qui consiste à me recouvrir de peinture, et d’écrire sur mon visage, on peut dire qu’au moment où je me regarde dans le miroir, c’est un regard qui peut reconstruire ou déconstruire mon identité. C’est « la reconnaissance de soi dans un miroir, où je regarde avec mon œil mon œil qui me regarde. »5
Avec ce regard et en pensant à ma vraie image identitaire, mon visage peut créer des images précises qui représentent une culture multiple, ou un symbole la souffrance d’un individu qui ne sait pas d’où il vient. Ce processus de regard sensibilise et touche mon individualité, et il m’amène à écrire sur mon visage. La calligraphie que j’utilise est constituée à la fois de signes et de formes plus ou moins géométriques. Je l’utilisais au début afin de coucher sur le papier, d’extérioriser mes sentiments sans que les autres ne puissent le comprendre. Chaque couleur apporte plus de sens, ou en tout cas donne un sens différent à l’image, qu’elle soit le fruit d’une interprétation subjective ou objective.
Le rôle de la couleur
Le maquillage est très représentatif de cette affirmation ; depuis des siècles, de l’Égypte antique à nos jours, le maquillage nous a permis de se reconstruire et de fabriquer une nouvelle identité artificielle. Auparavant, « les prêtres Égyptiens par exemple, se peignaient le visage afin d’impressionner les foules, mais aussi pour paraître devant les Dieux sous leur meilleur jour et attirer leurs faveurs ».6 Pour eux, chaque couleur avait une signification particulière, adressée aux Dieux.
De même, « chez les Indiens d’Amérique, les membres de la tribu se peignaient le visage selon des motifs différents ».7Le Bleu est l’une des couleurs les plus utilisées par Hommes, et selon la culture, elle peut être glorifiant ou infamante. Au Moyen-Orient, elle est une couleur de protection, empêchant d’attirer la convoitise et la jalousie sur son foyer. Dans la culture Arabe, la signification du bleu est comparable à celle du noir, puisque c’est la couleur du deuil, de la maladie, de la dépression ou encore de la douleur. C’est selon le Soufisme la couleur de la spiritualité, symbolisant la charité. Lorsque c’est un bleu clair comme l’océan, cela symbolise la certitude.
Cette tendance se confirme lorsque l’on considère la sacralité du bleu en Mésopotamie, et comment cette sacralité persiste jusque dans la pensée religieuse Humaniste des siècles plus tardifs. Le bleu fut utilisé en art pour connecter les lieux de cultes, et la couleur du ciel a parfois cherché à témoigner de l’importance de reproduire ce que l’on voit avec ses yeux.
Le bleu est aussi la couleur la plus utilisée dans l’art de la décoration islamique, mais était également accompagnée d’autres couleurs comme le rouge, le jaune, le doré, l’argenté. Couleurs qui furent utilisées afin de mettre en valeur un espace ou d’y ajouter une symbolique. Dans la culture Kurde, c’est à dire ma culture, la symbolique du bleu est proche de celle du noir, dans le sens ou ces couleurs expriment la tristesse. Traditionnellement, les Kurdes portent des vêtements bleus lors du deuil d’un proche. Beaucoup de familles perpétuent la tradition de nos jours.

Il existe dans le langage populaire une expression qui »souhaite » à quelqu’un qui nous déplaît de »mettre sa tête en bleu », ou encore de »se mettre en bleu », en référence au fait que les familles, lors d’un deuil, coloraient leurs vêtements en bleu avec de l’encre avant la cérémonie.
« Les égyptiennes la considéraient comme couleur de vérité. Aussi, la Vierge Marie est souvent revêtue de bleu ».8 Pour moi, le bleu est une couleur de grande valeur, que j’ai toujours considéré comme la couleur de la pensée et de la réflexion, puisque quand j’étais encore une enfant, j’observais les montagnes qui entouraient ma ville, tout l’horizon était bleu et je me suis posé beaucoup de questions à ce sujet. Lorsque je demandais pourquoi le ciel était bleu, on me répondait que je pensais bien, mais que je ne comprenais pas toujours, et j’ai donc associé mentalement le bleu à la pensée, à la réflexion. C’est ce sujet qui m’a interrogé, et m’a aidé à axer ma réflexion. D’un autre côté, il représente le deuil pour son identité, c’est à dire, quand on perd quelqu’un proche on est en deuil, et dans ce cas le bleu annonce la mort.
En revanche « le Noir, en Occident, est la couleur des annonces mortuaires, des deuils, la couleur portée le jour des funérailles. C’est aussi la couleur dominante dans les rapports sadomasochistes, c’est la couleur gothique. Les âmes des damnés sont représentées par la couleur noire, qui devient alors symbole du péché et d’ignorance ».9Dans toutes les cultures, le noir est la couleur associée à la tristesse. Au sud du Kurdistan, c’est-à dire dans le nord d’Irak, les veuves Chiites portent des vêtements noirs le reste de leur vie quand leur époux, père, frère, ou fils meurt.

La signification du noir est généralement négative, les Kurdes la considèrent comme un reflet, comme une image de la tristesse, de la mort, la nuit, de l’obscurité, du malheur, de la brutalité, des mauvaises émotions, de la solitude et de la peur. Au Kurdistan, lorsqu’on souhaite à quelqu’un »un visage noir », on cherche à lui faire perdre son identité, car le noir dé-identifie le sujet. C’est en ce sens que j’utilise cette couleur dans ma pratique artistique, afin de m’effacer, de rendre mon visage non-identifiable. Ici, j’ai utilisé la couleur pour sa symbolique négative, et l’ai disposé comme une trace, comme une empreinte sur ma peau. De la même façon que je ressens ma double identité comme une tache invisible, mais indélébile, sur ma peau. C’est donc cette peau que j’ai utilisé comme support de ma création. « La peau n’est qu’une barrière à effacer afin de permettre aux individus d’accéder à tout ce que en général, ne se voit pas ».10
Contrairement au Noir et au Bleu, le Rouge a un sens très positif. Couleur de la joie, de l’énergie, de la séduction, de l’amour, d’attraction, de résurrection. Ces sens donnés au rouge varient peu d’une culture à l’autre. Ce qui est surprenant c’est que le rouge a été utilisé comme couleur traditionnelle pour les robes de mariée, le jour ou a lieu l’union. Les femmes s’habillaient en rouge alors qu’aujourd’hui elles se vêtissent de robes blanches. De plus, les hommes conservaient sur eux un petit mouchoir de poche au dessous de leur ceinture, comme un symbole de leur pouvoir de séduction.

Dans ma pratique, le rouge est la couleur de l’interdiction, de la frontière entre les individus, mais également, comme dans ma culture, un symbole de virginité, de bonne santé et de respect. Alors qu’à l’inverse, dans « […] l’Ancienne Égypte, le rouge, était la couleur du diable, il caractérisait les êtres et les choses néfastes. Seth, le dieu meurtrier d’Osiris était rouge. C’est aussi, la couleur de Méphistophélès prince de l’enfer, du sang versé, de la cruauté et de la colère ; le drapeau était rouge. Cependant, il est le signe du courage, de la puissance, donc symbole de pouvoir et, depuis la Rome impériale, il est signe de majesté ».11
« En Afrique, dans de nombreux peuples, les femmes et les jeunes filles s’enduisent le corps et le visage de teinture rouge mélangée à des huiles végétales dés leurs premières règles, jusqu’à la veille de leur mariage, ou à la naissance de leur premier enfant, rite exprimant la jeunesse, l’abondance et l’amour ».12Au travers du rouge j’ai cherché à mettre en avant mon image en regard de la société, tandis que j’utilise le bleu comme image de mon identité, ou encore le noir comme image de mon identité politique.
Dans cette série, je cherche à pousser le spectateur à se questionner sur les différentes identités que renvoient le corps selon le »rôle » symbolique, iconographique, que l’on veut bien lui prêter.
Ces images permettent une rétro-réflexion sur la question de l’identité, sur sa singularité, et sur l’intérêt de son origine culturelle. Ainsi je permets au spectateur de suivre les traces, les signes, les symboles présent dans l’image, comme autant d’icônes qui donnent à réfléchir sur mes différentes identités, que j’ai pu construire, fabriquer de toute pièce. Je propose donc au spectateur de poser un regard sur une culture qui lui est inconnue, et par ce biais, de le faire pénétrer dans des »images mentales ».
Conclusion
L’image, dans le rapport qu’elle entretient avec le spectateur, a pour objectif de capter son attention, de le projeter dans un autre univers, celui des images, ou des dispositifs. La notion d’image telle qu’elle a été abordée, c’est à dire par le biais du corps, a un pouvoir incroyable qui lui permet d’interpeller le regardeur, et de l’amener à développer une réflexion sur sa propre identité. Le corps est devenu un médium comme un autre, notre support pour communiquer avec les autres. C’est une preuve de notre existence, car c’est grâce à ce corps que nous pourrons affirmer notre individualité, notre identité. On peut décider de déconstruire, ou de reconstruire cette image de notre identité. On peut choisir de se fabriquer une image fictive qui sera celle perçue par autrui, en agissant sur la peau comme sur tout autre support, notamment par le maquillage, le tatouage, le stretching, le branding, le peeling, etc. , soit par la photographie numérique et même la chirurgie esthétique, comme a pu le faire Orlan.
Il est possible de constater l’importance que revêt le corps dans la pratique plastique de nombre d’artistes, lorsqu’il s’agit de créer des images identitaires, d’affirmation de soi. Ils veulent ainsi mettre en place un réflexe de singularisation, qui poussera le spectateur à repenser son identité. Un corps qui s’engage, qui mobilise les situations, qui se révolte, provoque une émotion, un ressenti chez le spectateur, et c’est en cela que l’on constate que le corps a un impact direct sur la réflexion que l’œuvre engagera chez celui qui la regarde. Le spectateur, par sa perception de l’image, par son interprétation, sa tentative de compréhension, va participer au processus qui va transformer celle-ci en un dispositif.
Dans ma pratique artistique, j’ai voulu focaliser l’attention du spectateur sur mes images, et sur le fait qu’elles soient le reflet de plusieurs identités. J’ai conçu ces images pour déclencher chez le spectateur une remise en question de son identité. Je lui donne à voir mon visage, instrument qui me permet de donner plusieurs images d’une même personne. Je me conçois donc par ce biais un corps iconique, composé de deux identités différentes, bien loin de son individualité́. J’ai au travers de cette recherche beaucoup appris, et ai pu me rapprocher et me concentrer sur la théorie de ma pratique plastique, et ainsi pénétrer différents champs des arts plastiques, et pense avoir répondu grâce à la définition et en m’appuyant sur des œuvres connues, à la question posée dans l’introduction ; L’image du corps peut-il être un dispositif utilisant le visage pour interroger la construction identitaire ?
1 Giorgio Agamben, Qu’est ce qu’un dispositif ?, traduit de l’italien par Martin Rueff Rivages poche, « coll. petite Bibliothèque », 2007, p. 10.
2David Le Breton, Signes d’identité, Métailié, France, 2008, p. 18.
3Dictionnaire Le Petit Robert
4http://www.arpla.fr/canal20/adnm/?p=266
5Michela Marzano, Dictionnaire du corps, PUF, 2007, page 479
6 Martine Tardy, Histoire du maquillage «des égyptiens à nous jours », Dangles, 2012, p. 53.
7 Ibid, p.12
8 Martine Tardy, Histoire du maquillage «des égyptiens à nous jours », Dangles, 2012, p. 96.
9 Ibid, p. 97.
10 Cités 21, Refaire son corps – corps sexué et identités, Paris, PUF, 2005, p.94.
11 Ibid, p.94.
12Ibid., p.95.

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